B. Cerquiglini commence en parlant du respect quasi-religieux de la norme qu’ont les téléspectateurs de TV5 : ils sont nombreux (100 questions par jour) à lui demander "Ai-je le droit de dire... ?", "Puis-je m’exprimer ainsi ?...". C’est pourquoi il pense utile de rappeler quelques éléments sur l’histoire de la langue française avant d’envisager la question du français, de son enseignement, et de la francophonie aujourd’hui... et demain.

Le français est né en France du nord et en Belgique, et s’est développé grâce à la protection de l’Etat (initiatives des rois depuis la Renaissance, puis création de l’Académie française par Richelieu au XVIIe siècle), avec l’autorité des grammairiens ; on peut donc dire que c’est "une langue grammairienne", ce que l’Ecole a contribué à développer et installer. Alors, explique B. Cerquiglini, "quand on parle français, on produit du politique".

"La langue française résulte d’un travail", explique-t-il encore, et "c’est un français que tout le monde doit apprendre". Cela est avéré dans le lexique, la syntaxe, et l’orthographe, comme le montre le 1er dictionnaire de l’Académie française, en 1694. Dans l’histoire de la langue française, il y a donc une coupure très nette : avant / après le XVIIe siècle.

Là, il faut préciser, dit-il, que l’unanimité n’était pas acquise : ainsi, pour l’orthographe, par exemple, les libraires (aujourd’hui on dirait éditeurs) du nord de l’Europe étaient pour une orthographe simplifiée, contrairement à l’Académie. La 1re édition de son Dictionnaire précise dans un projet de préface (finalement non publiée, mais l’esprit demeure...) que la belle langue va permettre de "distinguer les gens savants des ignorants et des simples femmes" ! Dans la 6e édition, l’Académie reconnaît quand même que l’orthographe française est trop compliquée. D’où, explique B. Cerquiglini, une "insécurité orthographique" qui n’a sans doute pas cessé.

Cette "langue élevée hors sol" (B. C.) résulte donc d’une normalisation, elle a été pensée, voulue, fabriquée pour être internationale, par delà les "parlures" diverses. C’est "un français normé, un français appris" : ainsi l’ordre des mots requis ne reflète-t-il pas l’ordre des mots de l’oral, il a été choisi pour être le plus clair possible. Comparons, par exemple :
- (à l’oral) Pierre, du cassoulet, de temps en temps, il en mange.
- (le "bon" français) Pierre mange du cassoulet de temps en temps. De ce point de vue, Rivarol, avec son Discours sur l’universalité de la langue française, a pour partie raison - et pour partie tort, aussi, puisqu’il ne précise pas que cette universalité est construite, voulue, enseignée, apprise, et pas du tout naturelle.

C’est pourquoi, ajoute avec une pointe d’humour B. Cerquiglini, "l’identité linguistique francophone, c’est l’imparfait du subjonctif", car "la francophonie a été bâtie sur le français de l’école... sur le respect absolu du participe passé,... de la norme". On peut dire que c’est une "francophonie monologique", une langue avec un discours sur elle qui est celui de la norme.

Après le siècle classique, que se passe-t-il ? On dit souvent que la Révolution française a combattu les patois, mais entre 1789 et 1794, elle les a défendus, et c’est après seulement qu’est venu le choix en faveur du français, langue de la Révolution et de la liberté. Mais nous avons évolué : le 21 juillet 2008, a été voté un amendement à la Constitution française, "les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France".

B. Cerquiglini le rappelle ensuite, le français à ses débuts était un créole, même si cela peut être vu comme dévalorisant par certains, et il est devenu "un créole qui a réussi". En refusant la variation, en affirmant la perfection (acquise, travaillée, comme on l’a vu) du dialecte d’Ile-de-France devenu le français, en créant un mythe historique pour ses origines, ce "francien" qui est en fait une création d’un linguiste du XIXe siècle, on a effectivement dévalorisé sa créolité native, pour en faire une langue sophistiquée, une langue élégante, une langue principalement scolaire dans sa transmission et sa diffusion. Voilà d’où provient la langue des droits de l’homme, la langue de l’humanisme, la langue de culture tant appréciée par les amoureux, les poètes, les diplomates... Mais elle se grandira encore en acceptant la pluralité, la diversité, les différences.

Le projet politique de la francophonie doit donc inclure l’éloge de la diversité, et cela pase par l’école : ce français langue de l’école, il faut l’enseigner différemment, dans ses constantes (syntaxe, notamment) et dans ses variables (phonétique, etc.) en se rappelant que si la norme est nécessaire comme point de repère, elle n’est pas absolue. "Parler avec un accent, c’est parler de son pays quand on parle d’autre chose", rappelle B. Cerquiglini, citant un poète québécois.

Finalement, bien enseigner la langue, c’est enseigner un objet avec des évolutions, dans une perspective historique, et aussi dans le cadre de la géographie linguistique, en reconnaissant l’importance des prêts et des emprunts. Il faut se méfier de l’essentialisme, et se souvenir que toutes les langues sont poreuses, que le plurilinguisme est la situation la plus fréquente, non le monolinguisme et que nous communiquons aussi grâce à ces innombrables passerelles et passages créés au fil du temps.

La conférence se clôt avec les applaudissements nourris des nombreux auditeurs.


Voir en ligne : Rapport de Bernard Cerquiglini sur les langues de France, 1999