Donc, quelle perte supplémentaire y aurait-il aujourd’hui ? Aucune, à l’évidence. Les raisons de cette rareté littéraire sont doubles. D’une part, la littérature, comme la religion chez les vrais convaincus, ne jette son filet que sur quelques-uns, qu’elle choisit souverainement sans expliquer pourquoi. Il n’y a donc que quelques élus. C’est le règne de la gratuité, et nous savons tous qu’en notre époque où ne gouvernent que l’argent et la rentabilité, le « don gratuit » n’est qu’un signe de péremption.

Le deuxième motif est que l’école n’exerce pas une aussi forte influence qu’elle le croit. C’est la famille (l’appartenance si l’on veut) qui joue le rôle principal dans la construction d’une culture personnelle : les goûts sont fabriqués d’abord dans le monde où l’on a la chance ou la malchance d’être né. Là où la fréquentation des œuvres littéraires (ou picturales ou musicales) s’inscrit dans le patrimoine familial, l’école, lorsqu’elle dispense une culture littéraire, trouvera un écho profond et durable, encouragera la tendance héritée en légitimant la conviction que les goûts littéraires font partie des caractéristiques identitaires, de celles par lesquelles on se reconnaît et se construit.