En une ultime concession, il nous glissa que, dès son époque et jusqu’à aujourd’hui, on l’avait appelé « Laurent le Magnifique ». Alors je fus comme électrisé, transporté par la liesse et la surprise d’avoir trouvé avec certitude, la réponse adéquate. En ce temps-là était célèbre dans le peuple un champion de boxe qui s’appelait Laurent Dauthuille, qui était parvenu brillamment jusqu’au championnat du monde, en Amérique, et venait d’être battu d’extrême justesse, à treize secondes de la fin.

Tous, dans mon univers, le nommaient Laurent le Magnifique et l’admiraient passionnément. Je n’ai donc eu, dans ce cours d’italien, aucune hésitation. Enivré, j’ai hurlé « Dauthuille ». Le professeur resta interloqué un bref instant, puis comprit : même lui avait entendu parler du boxeur. Puis il éclata d’un rire qui me parut inextinguible et me laissa aussitôt pétrifié à l’échelle de la fierté éclatante qui m’avait envahi juste avant.

« Votre camarade confond la boxe avec un des sommets de la culture italienne » jeta le professeur avec condescendance. Je fus transi de part en part et, soixante ans après, je n’ai pas oublié l’humiliation. Les autres élèves n’y comprenaient rien mais rirent complaisamment. Depuis ce temps-là, je n’ai jamais perdu de vue que l’apprentissage d’une langue ne se bornait nullement à une dimension simplement instrumentale.